Diversification des fournisseurs, relocalisation, migration des données… A l’heure où la multiplication des crises est le nouveau « daily business », les industriels multiplient les actions pour préserver leur activité. Si ces mesures sont bienvenues à court terme, elles laissent subsister des fragilités inscrites dans les produits eux-mêmes : composants difficiles à remplacer, matières sous tension, architectures rigides, ou encore dépendances numériques.
La résilience comme objectif en conception
La capacité à fabriquer, distribuer, réparer voire valoriser les produits dès lors qu’on s’écarte des conditions prévues est, pour l’essentiel, conditionnée par des décisions prises lors du développement. Illustrant, a posteriori, leur portée stratégique.
Devenir plus tolérant aux aléas et à la disruption repose alors sur des choix techniques, industriels et économiques qui se prennent parfois très tôt. Après le lancement, les marges de manœuvre se réduisent : modifier un composant, qualifier un nouveau fournisseur ou revoir un procédé industriel peut nécessiter plusieurs mois et mobiliser des ressources importantes.
La réflexion doit donc commencer dès la définition du besoin, des usages et de l’architecture du produit.
Recenser les dépendances
Acquérir une vue d’ensemble implique de s’intéresser de façon systématique à tout le cycle de vie : l’industrialisation, les achats, la fabrication, la distribution et l’utilisation, et désormais la réparation, le réemploi, le recyclage. Une matière, un composant, un fournisseur, une technologie, un site de production sont autant de dépendances possibles, de même une infrastructure numérique, des serveurs, des API, des logiciels, l’accès à des données participent directement au fonctionnement du produit et à la continuité du service rendu.
Certaines de ces dépendances sont immédiatement visibles, tandis que d’autres attendent parfois qu’une défaillance les révèle.
Remonter les flux matériels de la distribution aux usines, aux fournisseurs et jusqu’aux matières premières, mais aussi le flux des données au travers des outils, permet de repérer et de qualifier les points à risque. Y remédier ou trouver une voie de repli peut signifier qualifier plusieurs sources, rechercher des composants substituables, étudier des procédés alternatifs ou revoir certains choix technologiques. Ces mesures se font parfois au prix de coûts d’étude, d’essai, d’outillage, ou encore de stock, dont la pertinence s’apprécie à hauteur des conséquences ainsi évitées.
Ménager plusieurs options industrielles
Le choix d’un lieu de fabrication engage la capacité de l’entreprise à absorber les aléas régionaux, énergétiques, réglementaires ou logistiques.
La souplesse offerte par un produit réalisable avec plusieurs procédés, ou sur plusieurs sites résulte de compromis trouvés en phase de conception produit x process.
De même, un couple produit-emballage adapté à plusieurs modes de transport peut faciliter si nécessaire l’adaptation des schémas logistiques.
Concevoir pour des usages évolutifs
Les besoins des clients évoluent parfois plus vite que les cycles de développement. Un produit peut devenir obsolète avant d’avoir atteint sa durée de vie théorique.
La modularité, l’évolutivité et la possibilité d’adapter certaines fonctions permettent de prolonger cette durée. Elles facilitent la mise à niveau, le remplacement ciblé d’un composant ou l’orientation vers un nouvel usage.
Ces choix engagent fortement l’architecture du produit et la variabilité permise, et impliquent de comprendre l’utilisation réelle du produit. Les données d’usage, les retours clients et l’observation des pratiques permettent d’identifier les évolutions à anticiper et les fonctions à préserver. Mais l’accès aux pièces détachées, la facilité de diagnostic et de démontage sélectif influencent aussi directement la durée de service effective, ce qui doit nourrir de nouveaux compromis en conception et ouvre la porte à des réflexions pouvant dépasser la seule vente du produit.
Préserver la valeur, bien après la première utilisation
Un produit conçu pour être entretenu, réparé, reconditionné, réemployé ou recyclé conserve sa valeur plus longtemps, amortissant ainsi les ressources, l’énergie et les coûts mobilisés pour le produire. Ces possibilités reposent sur des choix de conception assumés : séparabilité des éléments et des matières, traçabilité des composants, accès aux pièces, démontage facilité et organisation des flux de retour.
Dans certains cas, il est même envisageable de prolonger encore la valeur au-delà d’un seul cycle d’utilisation, en anticipant l’usage suivant.
Des boucles circulaires peuvent ainsi s’organiser et sécuriser l’approvisionnement en matières, tout en réduisant les besoins de ressource neuve.
Parallèlement, de nouvelles activités autour du diagnostic, de la maintenance, de la seconde main ou du reconditionnement peuvent compenser la diminution du chiffre d’affaires liés à la vente de produits neufs. L’aboutissement de cette logique étant l’économie de la fonctionnalité qui axe la création de valeur sur la monétisation non plus de la possession, mais de l’usage. Elle prolonge la relation avec le client et permet de développer des services autour de l’entretien, de la remise en état et de l’évolution du produit, tout en incitant à faire durer plutôt qu’à remplacer.
Créer le cadre pour une conception favorisant la résilience
Il n’est bien sûr pas toujours possible de renverser la table. Pour un produit existant, les actions les plus adaptées seront des remises en causes limitées du design, le développement d’alternatives aux fournisseurs difficiles à remplacer, et plus largement le travail sur les fragilités autour du produit, dans les phases aval, sans le casser.
Pour un nouveau développement, il s’agira d’un travail de fond qui pourra jouer sur l’architecture produit, le choix des matières, les procédés industriels voire le modèle économique.
Une telle réflexion mobilise nécessairement ensemble plusieurs points de vue : R&D, achats, industrialisation, supply chain, numérique, maintenance, ainsi que les expertises en termes de développement durable, d’éco conception et de circularité.
A condition de réinterroger ses objectifs et d’y inclure formellement cet enjeu, la phase de conception détermine la capacité d’un produit à évoluer, à conserver sa valeur et à laisser à l’entreprise plusieurs options lorsque son environnement change. C’est un levier à portée stratégique dont il faut saisir l’importance.